IVRY-LE-TEMPLE au XVIIIe siècle
(d'après les registres paroissiaux)

Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, le seigneur du village est Jean-Baptiste de Pitard, aussi seigneur de Guigneville et autres lieux, il est marié à Angélique Dacheux. Un de ses derniers enfants voit le jour en 1671 et un autre, une fille de 20 ans, meurt en 1676. Angélique Dacheux décède à son tour en 1677. Pour être le principal seigneur de la paroisse, Pitart n'est pas le seul. Il existe d'autres fiefs sur le territoire étendu d'Ivry le Temple (quelque 1200 hectares). Les chevaliers de Malte possèdent une commanderie à laquelle est jointe la principale ferme du village. La famille de Myr (ou de Myrrhe), en la personne de Marie, épouse de Charles de Fransure, seigneur d'Ognolles, possède la seigneurie de Moulins, à l'Ouest de la petite agglomération. Enfin, au Nord, un quatrième fief, celui de Treigny, a peut-être déjà pour seigneurs un membre de la famille Heuzey.

Chacun des fiefs possède une ferme et des terres labourables confiées à des fermiers-receveurs, chargés de les cultiver et de percevoir les redevances seigneuriales. Il semble que l'exploitation agricole de la Commanderie était la plus importante, tandis que les trois autres (fermes seigneuriale, de Moulins et de Treigny), d'un niveau plus limité, se valaient plus ou moins entre elles. Le territoire de la paroisse comprenait une cinquième ferme, qui n'était pas érigée en fief. Plus restreinte que les autres, cette ferme du Puisait se trouvait près de celle de Moulins. La vie rurale s'organisait donc surtout autour de ces 5 principales exploitations et d'un moulin à eau (à côté de la ferme du fief de Moulins), ce qui n'exclut naturellement pas l'existence d'autres petites fermes, dont le destin est cependant beaucoup plus difficile de suivre que celui des fermes d'envergure. Dans un village rural comme Ivry, ces fermes représentent le seul vrai poumon économique. Les charretiers, bergers, manouvriers, charron, maréchal-ferrant et autres artisans tirent leur subsistance des principales entreprises agricoles du lieu.

Si l'on connaît les noms des différents seigneurs d'Ivry, leurs fermiers ont laissé moins de traces dans les premiers registres paroissiaux. Henri Ruault était exploitant de la Commanderie entre les années 1650 et 1670. Dans les années 1680, son gendre, François Deseampeaux, époux de Marie Ruault, était fermier de Treigny. Au Puisart, l'exploitant dans les années 1660/70 se nommait André de Braveste (orthographe incertaine). IL mourut en 1674.

Un peu avant le passage du XVIIe eu XVIIIe siècle, Hugues-Jean-Baptiste de Pitart avait succédé à son père comme seigneur d'Ivry-le-Temple. IL était aussi seigneur de La Laire (Bréançon) et autres lieux. Son épouse était dame Marguerite de Fustel. Hugues-Jean-Baptiste décéda prématurément, à 35 ans, en 1693. Sa veuve se remaria avec Hugues-Jean-Augustin Ogier et le couple administra la seigneurie au nom du fils mineur du premier mariage de l'épouse Michel-Jean-Baptiste de Pitart, âgé seulement de 2 ans. Quant au fief de Moulins, il était passé à Georges de Moreuil et à son épouse Antoinette de Formé. Il avait un lien familial entre Moreuil et les de Mur, précédent seigneurs. En effet, au décès de Georges, à 59 ans en 1705, parmi les témoins figuraient Georges de Mur, seigneur de La Laire, ainsi que Nicolas Dausbourg, seigneur de Chavançon. Il est vraisemblable qu'il existait aussi un lien familial entre les Pitart et les de Myr, puisque les seconds étaient entrés en possession du fief de la Laire, auparavant aux Pitart d'Ivry. Signalons, en passant, qu'un descendant de Georges de Myr, François-Louis, était toujours seigneur de La Laire au moment de la Révolution. Tous ces gentilshommes vexinois se mariaient entre eux et, en 1705, Anne-Jeanne de Moreuil, fille de Georges, convola avec Nicolas Testu, de Ménouville, membre d'une branche cadette des Testu de Balincourt (Arronville). Les grands fermiers du Vexin pratiquaient, à l'image des seigneurs, une endogamie rigoureuse et il était bien rare qu'un de leurs rejetons ne se mariât pas avec le fils ou la fille d'une autre grande dynastie rurale du village ou de l'un des villages voisins. Pour les uns comme pour les autres, il s'agissait à la fois de ne pas déchoir socialement et de maintenir le niveau des fortunes, voire de les accroître. Il faut attendre 1713 pour avoir la preuve que les Heuzey étaient bien seigneurs de Treigny. En août de cette année-là, demoiselle Marie Heuzey, dame de Treigny, est marraine d'un fils du fermier de la seigneurie d'Ivry. Deux ans plus tard, son frère, Alexis, seigneur de Treigny, décède à 32 ans. La famille conserve cependant le fief de Treigny.

Du côté des fermiers, un personnage dont la famille était promise à un bel avenir dans le village, François Goré (ou Goret), se maria en 1681 à Madeleine Caffin. François, âgé de 40 ans, était d'Ivry. L'épouse avait 26 ans. Jean-Baptiste de Pitart, seigneur d'Ivry, daigna figurer parmi les témoins du mariage, indice du niveau social déjà conséquent de François Goré. Peut-être était-il fermier de la Commanderie. Son frère cadet, Claude Goré, est probablement le Claude qui a épousé Louise Fessard, issue d'une des familles de fermiers les plus en vue de la région. Ces Fessard sont alors puissants à Amblainville et vont devenir, au cours du XVIIIe siècle, l'une des plus nombreuses et plus riches dynasties de fermiers du Vexin. Quant à Claude Goré, il était receveur de le seigneurie d'Hénonville dès 1670 et le resta jusqu'à sa mort en 1691.

François Descampeaux, receveur de Treigny, rendit l'âme en 1698. Il n'avait que 34 ans. Ses successeurs furent apparemment Jacques Marie et sa femme, Marie-Anne Caffin. A l'époque, c'était Antoine Fauqueux qui tenait à bail de Ogier la ferme seigneuriale.

En 1709, mourut Eustache Le Chevalier, curé d'Ivry. Il fut remplacé par Bonaventure Leroy qui allait garder la cure presque 30 ans. Le prénom Bonaventure, qui est donné à plusieurs enfants nés à Ivry, est à rapprocher de celui porté par ce nouveau curé

L'année 1710 fut marquée par le décès, à 19 ans, du jeune seigneur d'Ivry, Michel-Jean-Baptiste de Pitart. De ce fait, son beau-père, Hugues-Jean-Augustin Ogier, fit entrer la seigneurie dans sa propre famille, il confia le bail de la ferme seigneuriale à un nouveau fermier. Dès 1710, Louis Bierre (ou Biere, rappelons que l'orthographe des noms propres fluctuait et fluctua jusqu'au milieu du XIXe siècle) était receveur d'Ivry-leTemple. Il est marié à Anne Bance. A la Commanderie, le fermier receveur est devenu, au début du XVIIIe siècle, Louis Goré, fils de Claude et probable neveu de François, dont on a déjà parlé. Jacques Marie est toujours fermier receveur de Treigny. La ferme de la seigneurie de Moulins, dont on a peu parlé jusque-là, avait eu pour exploitant No~l Montant, au début du XVIIIe siècle. La femme de Montant, Marguerite Cochegrue, mourut à 36 ans, en 1708. Quelques années plus tard, cette ferme était cultivée par Joachim Legrand. Le niveau social et la longévité de Joachim le propulsèrent au rang des figures locales. Joachim était alors dans la trentaine. Sa famille, comme celle de sa femme, Andrée Delabruyère, venait de Méru et des villages proches (Lardières, Bornel). A Puisart, enfin, dont on ignorait jusqu'à présent les exploitants, il semble que le fermier était Jacques Leguay, dont une fille apparaît comme marraine en 1720.

Avant de poursuivre, il n'est pas inutile de dresser un tableau succinct de la famille Legrand:

Ajoutons que Andrée et Marie-Geneviève Delabruyère sont soeurs, filles de Jacques Delabruyère, receveur de Lardières, et de Marie Mouflette.

Entre 1715 et 1730, plusieurs décès modifièrent le groupe des grands fermiers d'Ivry. Le premier à rendre l'âme fut Louis Bierre, qui décéda en 1715 à 59 ans. Sa veuve continua à exploiter la ferme seigneuriale un an ou deux, sans doute jusqu'à la fin d'un bail classique de neuf ans, puis elle obtint le bail de la ferme de Moulins et s'y transporta avec ses enfants. Quant à la ferme seigneuriale, elle passa à Nicolas Ogier, qui était receveur dès 1719. Etant donné la similitude des patronymes, il est possible que Nicolas ait une parenté avec Huges-Jean-Augnstin Ogier, seigneur d'Ivry le Temple.
Le suivant à quitter ce monde fut Louis Goré, receveur de la Commanderie. Il mourut cri 1721 à 52 ans et fut enterré en présence de ses frères Claude, Michel et Nicolas. Peut-être pour honorer le bail fait à Louis par les chevaliers de Malte, Claude Goré, auparavant à Hénonville, devint receveur de la Commanderie, à la place de son frère. A la fin de la décennie, les Goré avaient cédé la place à Jean Coulon.

Le receveur d'Ivry, Nicolas Ogier, décéda en à 63 ans en 1729. A l'instar de la veuve Bierre, qui avait quitté la ferme seigneuriale pour celle de Moulins, Marie-Catherine Lelièvre, veuve Ogier, se retira de cette même ferme seigneuriale pour celle du fief de Moulins. D'ailleurs, les circonstances favorisèrent ce transfert car, moins de deux mois après les funérailles de Nicolas Ogier, Anne Bance, veuve Bierre, trépassait à son tour, libérant l'exploitation agricole du fief de Moulins. Tous ces mouvements de gros laboureurs d'une ferme à l'autre de la paroisse correspondent vraisemblablement à des arrangements locaux dont les détails nous échappent. Ces interactions entre les habitants d'un même village n'ont malheureusement guère fait l'objet de documents qui nous permettraient de les comprendre. Néanmoins on remarque que cette classe sociale, très au-dessus de celle des nombreux ouvriers agricoles, entretient des relations, souvent étroites. A la naissance d'une fille de Jacques Marie, receveur de Treigny, en 1711, le parrain est Louis Bierre, fils du receveur de la seigneurie d'Ivry. A celle d'un enfant d'un certain Jean Mennecier, en 1719, le parrain et la marraine sont respectivement un fils de Jacques Marie, de Treigny, et une fille de Nicolas Ogier, receveur à la ferme seigneuriale. Lorsqu'une fille de Nicolas Ogier voit le jour en 1720, le parrain est encore un fils de Jacques Marie, de Treigny, et la marraine une fille de Jacques Leguay, fermier du Puisart. Un fils de Vincent Depaux, receveur de Treigny a pour parrain, en 1722, Louis Bierre, fils de la receveuse de Moulins. Pour citer un dernier exemple, le petit Claude Fragerolles, né en 1722, a pour parrain et marraine Claude Goret, receveur de la Commanderie, et Marie-Claude Ogier, fille du receveur d'Jvry. On pourrait fournir d'autres nombreux exemples, tel le mariage, en 1728, d'un fils de Louis Bierre avec Marie-Dense Leguay, fille du fermier de Puisart. Ce groupe fermé des grands fermiers, qu'on a parfois qualifié de fermocratie, se tient généralement les coudes même si, parfois, des rivalités opposent certains membres pour l'obtention d'un bail attractif.

Aux alentours des années 1730, on peut résumer la situation des familles seigneuriales (4 fiefs au total) comme suit: le seigneur d'Ivry est Ogier, celui de Treigny est Pierre-Théodore Heuzey (ou Ileuzé/Heusez), les chevaliers de Malte possèdent la Commanderie et un Moreuil est peut-être encore seigneur de Moulins, à moins que la seigneurie ait déjà été acquise par Ogier, puisqu'elle sera englobée dans les nombreuses possessions de cette famille. Cette dernière hypothèse semble la plus probable et le transfert eut peut-être lieu dès le début du XVIIIe siècle, quelque temps après la mort de Georges de Moreuil, ce qui expliquerait les passages de fermiers de la ferme seigneuriale à celle de Moulins, les deux exploitations appartenant au même propriétaire. Les principaux fermiers sont Jean Coulon à la Commanderie, Paul Crosnier, qui a succédé à Ogier à la ferme seigneuriale, Catherine Lelièvre, veuve Ogier, à la ferme de Moulins, Vincent Depaux, successeur de Jacques Marie, exploite Treigny au moins depuis le début des années 1720 et, enfin, Louis Duru, qui est devenu fermier du Puisait à la fin des années 1720. A Treigny, l'été 1718 fut particulièrement tragique. Entre le 3 août et le 1er septembre, quatre enfants de Jacques Marie, âgés de 4 à 13 ans, furent emportés par la maladie. Ce fut peut-être à la suite de cette hécatombe familiale que Marie quitta la paroisse, cédant la place à Depaux. Ces changements relativement rapides de fermiers méritent un tableau qui permet de les situer dans le temps:

Dès le début des années 1730, le groupe des grands fermiers connaît de nouvelles modifications. Jacques Hodan entre dans la ferme de Treigny. Il appartient à une famille importante de 1'Oise. Un de ses beaux- frères (époux de sa soeur) est receveur de Jouy-sous-Thelle, un autre (frère de sa femme) est receveur de Valdampierre. Il succède à Vincent Depaux Paul Crosnier meurt peu après son entrée dans la ferme seigneuriale. Sa veuve, Françoise Vimar, et ses enfants vont faire tourner l'exploitation pendant une dizaine d'années. Ils sont des personnages importants du village et, à la naissance de Bonaventure-Nicolas-Alexandre Heusez, fils su seigneur de Treigny et de son épouse, Marie-Jeanne de Chery, ces derniers ne dédaignent pas de choisir pour parrain et marraine, un fils et une fille de madame Crosnier, receveuse d'Ivry.

Autour de 1735, deux fermiers en place changent d'exploitation sans quitter le territoire de la paroisse. Coulon avait perdu sa femme -morte, comme beaucoup d'autres femmes, des suites de ses couches- en 1730 et s'était remarié avec Marie-Anne Depaux, elle-même veuve de Laurent Collard. Les époux avaient des enfants de leurs précédents mariages et la famille recomposée passa dans la ferme de Puisait. Quant à la ferme de la Commanderie, dont Coulon tenait jusque-là le bail, elle eut pour fermier Jacques Hodan, auparavant à Treigny. On ignore qui fut pendant quelques années l'exploitant de Treigny. Il est possible que Hodan cumula les deux baux pendant un certain temps. Son successeur, Jacques François Chardin n'est attesté qu'au début des années 1750, mais il entra peut-être dans la ferme avant cette date. Enfin, du côté de Moulins, Marie-Catherine Lelièvre décéda à la fin de 1734 et sa fille, Marie-Claude Ogier, qui n'avait que 25 ans, fit valoir la ferme seule pendant une petite année. En octobre 1735, elle trouva un époux en la personne de Louis Legrand, l'un des fils de Joachim, lequel était devenu receveur de Fresne-Léguillon, après son passage dans la ferme de Moulins. Le jeune couple continua donc de faire valoir la ferme que les deux familles connaissaient bien pour y avoir séjourné l'une et l'autre. Remarquons à propos de ce mariage qu'il n'était pas rare qu'une célibataire ou, plus souvent, une veuve, détentrice d'un bail intéressant, se remariât rapidement, car l'amour bien compris n'excluait pas une bonne dose de sens pratique. Une femme seule avait besoin d'un homme pour l'aider dans la lourde charge d'une ferme oeuvrant des dizaines, voire plus d'une centaine d'hectares, et les candidats étaient nombreux, même si l'épouse amenait plusieurs enfants d'un premier mariage

En 1744, Jean Cordon, fermier du Puisart, mourut à 46 ans. Marie-Anne Depaux, sa veuve, garda seule la direction de la ferme, élevant les enfants mineurs de ses deux mariages ainsi que ceux du premier mariage du défunt. A peu près à l'époque de la mort de Cordon, la ferme de la seigneurie passait de la veuve Crosnier à André De Mouchy, qui ne semble pas être resté à la ferme plus de 3 ou 4 ans. Toujours en ce début des années 1740, Jacques Hoden enlevait le bail de la ferme seigneuriale d'Haravilliers et s'y transportait avec sa femme, Geneviève Durand, et le reste de sa famille, il y était dès 1742. La ferme de la Commanderie, libérée par son départ, fut cultivée par son beau-frère, Charles Catheux, époux de Marie-Marguerite Durand. Catheux n'était plus jeune et mourut en 1747 à 60 ans. Peu après, dès juillet 1750 pour être précis, le fermier-receveur de la Commanderie d'Ivry le Temple était Nicolas Fessard, qui n'avait que 23 ans. Il obtint le bail avec la caution de son père, Toussaint Fessard, longtemps receveur de Sandricourt, avant de passer à la ferme seigneuriale d'Esches. D'ailleurs, si Nicolas est le plus souvent cité comme receveur de la Commanderie, son père porte ce même titre au moins une fois (en 1751), avec la précision qu'il réside à Esches. Nicolas était marié à sa cousine éloignée Elizabeth Fessard. Il allait rester fermier de la Commanderie pendant plus d'un quart de siècle.

En ce milieu du XVIIIe siècle, la seigneurie d'Ivry le Temple changea de mains. Le président Ogier était encore seigneur en 1750 mais, l'année suivante, M Roslin possédait le fief d'Ivry, qui allait rester dans cette famille jusqu'à la Révolution. Il était aussi seigneur du fief de Moulins. Ce changement de seigneur explique peut-être les rapides successions de fermiers à la ferme du château. Car, après le passage météorique d'André Demouchy à la ferme seigneuriale, Pierre-François de Turmenyes en fut brièvement l'exploitant, puis Joachim Legrand revint sur le devant de la scène. Veuf de Andrée Delabruyère, il s'était remarié à Jeanne Cosme. Dès 1751, quoique résidant à Heulecourt (Fresne-Légnillon), il était fermier receveur de la ferme seigneuriale. Au mariage d'une de ses filles, en 1755, il est derechef qualifié de receveur d'Ivry, résidant à Fresne-Léguillon. En 1757, au mariage d'une autre fille, M et Mme Roslin, seigneurs d'Ivry, signent parmi les témoins. Cependant, au début des années 1760, il s'est retiré, sans doute à cause de son âge puisqu'il a atteint 80 ans. Un acte notarié de 1761 (ADVO, 2E15/320) nous apprend que André Demouchy est de nouveau receveur d'Ivry le Temple. Joachim Legrand termina sa longue vie en juin 1767.

Il nous faut retourner un peu en arrière pour suivre le destin des fermes de Moulins, Treigny et Puisart. Dans la première, Louis Legrand et Marie-Claude Ogier s'était retirée à la fin des années 1740 et un gendre de Jacques Hodan, Jean Dumesnil, avait repris le bail. Il n'en jouit guère car il était mort quelques années plus tard et, en 1752, sa veuve se remariait avec Claude Nibault, de sorte que le nouvel époux devint ipso facto receveur de Moulins. Pas pour longtemps, puisqu'il décéda à son tour à 27 ans en 1753. Un nouveau fermier entra alors dans la ferme de Moulins, François Boucher, qui allait y rester davantage que ses malheureux prédécesseurs. Pierre-Théodore Heuzey, seigneur de Treigny, mourut en 1751 à 46 ans. Il laissait une postérité qui demeura en possession du fief. A l'époque où le propriétaire de Treigny quittait ce monde, son fermier était Jacques-François Chardin, d'une famille de laboureurs d'Hénonville. Il géra l'exploitation jusqu'à la fin des années 1750. A Puisart, enfin, Marie-Anne Depaux, veuve Coulon, s'éteignit en 1754. L'année précédente, elle avait assuré la continuité de la famille dans la ferme par le mariage de sa fille, Marie-Françoise Collard, avec le fils de son second mari, Nicolas Cordon. Tout naturellement, à la mort de la veuve, Nicolas et sa femme devinrent fermiers du Puisard.

Les fermiers de cinq grandes fermes de la paroisse avaient changé à un rythme fréquent dans la première moitié du XVIIIe siècle. Dans les décennies qui précédèrent la Révolution, une certaine stabilité s'instaura. On a déjà mentionné que Fessard demeura à la Commanderie plus d'un quart de siècle. Veuf en 1760
«dame» Elizabeth Fessard, comme le précise avec respect le registre paroissial, décéda le 4juin- il se remaria peu après avec Marguerite-Parasinne Chappart, d'une famille de fermiers de Liancourt. De sa première épouse, il avait eu au moins quatre enfants qui survécurent aux nombreuses maladies de la petite enfance et sa seconde femme lui donna encore trois fils et une fille. A la ferme de Treiguy, Jacques-François Chardin termina son bail à la fin des années 1750 et eut pour successeur Ambroise Canin, membre d'une des plus nombreuses familles du Vexin français. Ambroise, venait de la branche d'Hérouville où les Caffin étaient déjà bien implantés au XVIe siècle. Il resta à Treigny le temps d'un bail de neuf ans puis, à la fin des années 1760, se transporta à la ferme seigneuriale dont il devint fermier-receveur. Il y était encore au milieu des années 1780. La ferme de Treigny, libérée par le départ de Canin, fut confiée par Claude-Théodore Heuzey, seigneur du lieu, à François Raffy, qui décéda en 1785 à 63 ans. Jeanne-Françoise Auger, sa veuve, dirigea le travail de la ferme avec ses fils. Au moment de la Révolution, elle y était encore. François Boucher exploitait la ferme de Moulins au début des années 1760 mais, une dizaine d'années plus tard, il avait cédé la place à Nicolas Lesage. Au Puisait, enfin, Nicolas Coulon rendit l'âme en 1768 mais la ferme ne changea pas pour autant de main car sa veuve se trouva un second mari, Antoine-Vincent Aubry, dès l'année suivante et le couple fit marcher l'exploitation.

Dans les années 1770, les enfants du premier mariage de Nicolas Fessard, toujours receveur de la Commanderie, arrivaient à l'âge de se marier. Sa fille, Marie-Anne (17 ans), convola, en mai 1774, avec Jean François-Eloi Famin, receveur de la seigneurie de Théribus. La liste des témoins du mariage est impressionnante et illustre la puissance du clan Fessard dans la vie rurale de la région. Outre Nicolas, père de la mariée et receveur de la Commanderie d'Ivry le Temple, il n'y avait pas moins de six oncles de Marie-Anne, tous receveurs: Jean-Baptiste Fessard, receveur de Berville, était aussi curateur de l'épouse mineure, Jean-Louis Fessard, receveur d'Haravilliers, Simon Fessard, receveur de Labbeville, Charles Fessard, receveur de Liancourt, Jean-Toussaint Fessard, receveur de Fours et Claude Gouy, receveur d'Osny. A cela s'ajoutaient François Famin, père de l'époux et receveur du Mesnil, ainsi que Nicolas Lesage, oncle maternel de l'époux, receveur de Moulins à Ivry. Avec le marié, c'était donc un total de dix fermiers receveurs qui assistait à la noce!

Ce groupe de grands fermiers, notamment les Fessard, entretenait un lien plus particulier avec la famille Roslin qu'avec les autres seigneurs des environs. Après la mort de Edme-Joseph Roslin, fermier général, son fils, Jean-Baptiste-Paulin-Hector-Edme, lui avait succédé. Fermier général comme son père, il était seigneur d'Hénonville, Berville, Haravilliers, Ivry le Temple, Moulins et Tumbrel. Trois des receveurs présents au mariage de 1774, percevaient donc les impôts seigneuriaux au nom de Roslin et lui versaient leurs fermages. Ou pouffait y ajouter Charles-Toussaint de Turmenyes, receveur d'Hénonville, dont la femme était Marie-Catherine Fessard, une nièce de Nicolas Fessard, receveur de la Commanderie d'Ivry. Ou peut penser que le réseau familial Fessard fonctionnait globalement dans l'intérêt de chacun de ses membres, dans une sorte de système de cooptation qui visait à monopoliser la majorité des baux les plus attractifs de la région, ce qui était facilité par les lieus anciens avec certaines familles seigneuriales. D'ailleurs, en cette même année 1774, Roslin avait accepté d'être parrain d'une fille de Charles-Toussaint de Turmenyes, preuve, non pas d'une familiarité impossible entre gentilhomme et roturier, mais d'une communauté d'intérêts et d'une estime mutuelle.

Quelques années avant la Révolution, la physionomie du monde rural varia peu à Ivry. Nicolas Fessard, Ambroise Caffin et la famille Raffy se maintinrent dans les grandes fermes. De même, au Puisait, AntoineVincent Aubry fit valoir la ferme jusqu'à sa mort en 1783. Sa femme était morte l'année précédente. Cette génération de fermiers n'était plus jeune vers la fin des années 1780 et laissa la place à de nouveaux exploitants. En 1789, après le rapide passage d'Antoine Fauveau, c'était probablement Michel-Léger Gayant qui était fermier du Puisait, Louis Hamot tenait la Commanderie et Louis Delondres la ferme seigneuriale. Des anciennes familles, seules les Raffy était toujours à Treigny et Nicolas Fessard à la ferme du fief de Moulins. L'importance de chacun de ces cinq fermiers est mise en lumière par le rôle de taille de 1789. Loin devant venait Hamot, premier contribuable d'Ivry, avec 734 livres 17 sols, puis, sensiblement au même niveau, on trouvait Louis Delondres 352 livres, la veuve Raffy 350 livres et Nicolas Fessard 321 livres 16 sols. Gayant, 5e plus imposé de la paroisse, payait 113 livres. Il y avait alors 75 feux à Ivry pour 360 habitants. 85 chefs de famille étaient imposables et seulement 20 d'entre eux payaient 10 livres ou plus de taille. lls n'étaient plus que dix à payer plus de 20 livres.
Ces quelques lignes ne sont qu'un aperçu qu'il importe, si l'on veut en apprendre davantage, de compléter par des recherches aux archives départementales (séries B, justice, C, rôles de taille, E, notaires, etc...)