La Grande Aventure des templiers

Celui-ci s' étend entre 1118 et 1307. Ces deux dates délimitent l' existence de l' Ordre des Templiers. En 1118, il naît à Jérusalem, du vœu d' un pieux chevalier champenois. En 1307, dans la nuit du 12 au 13 octobre, Philippe le Bel, invoquant la raison d' Etat, fait arrêter le grand-maître et s' empare du trésor de l' Ordre. De cette rigueur royale, Jules Roy, avec la noblesse frémissante qui caractérise son œuvre, nous dit les prétextes perfides et les raisons vraies. Mais, en même temps, il retrace l' histoire magnifique d' un Ordre dont les adeptes ont mené, deux siècles durant, une aventure héroïque et farouche sur la terre et dans les âmes.

Le jeudi 12 octobre 1307, un demi-siècle après la mort de Saint Louis sous les murs de Tunis, pendant la dernière croisade, Jacques de Molay, grand maître de l' Ordre le plus célèbre dans la chrétienté, l' Ordre du Temple, assistait à Paris aux funérailles d' une princesse royale. Le grand maître, un peu nerveux, avait l' honneur insigne de tenir un des cordons du poêle, au côté de Philippe le Bel, et cet hommage très particulier le rassura.
L' année précédente, Philippe le Bel l' avait déjà reçu avec de grands égards à son retour de l' île de Chypre, où les derniers escadrons des chevaliers du Temple de Terre Sainte tenaient garnison.

La chrétienté et l' Ordre du Temple venaient de subir le plus cuisant échec qui pouvait leur être infligé. Ils avaient été chassés de Palestine, après le désastre de Saint-Jean-d' Acre.
Rappelé en France par le pape, peut-être Jacques de Molay eut-il, à cette occasion, le tort de paraître devant le roi avec l' appareil solennel d' une garde de soixante chevaliers et la munificence du trésor qu' il ramenait d' Orient.

En tout cas, accueilli avec toute la distinction que les rois de France avaient toujours marquée à un ordre militaire et religieux qu' ils redoutaient et qui les avait sauvés plus d' une fois, Jacques de Molay n' en avait été que plus frappé par d' incroyables accusations portées presque en même temps au pied du trône pontifical par Philippe le Bel sur la moralité des Templiers, qu' on disait adorer une tête de monstre et s' aimer entre eux.
Mal remis des revers que l' Ordre avait subis, Molay avait répondu à ces infamies en demandant au pape, dans un mouve­ment tout naturel d' indignation, une enquête fût ouverte sur l' Ordre.

Ce jour-là, donc, aux obsèques de la princesse royale, Molay pensa que le roi avait reconnu ses erreurs et lui offrait la paix et l' amitié. Le grand maître rentra rasséréner à la Ville Neuve du Temple.
Mais il ne se sentit vraiment à l' aise que lorsqu' il fut à l' abri de l' enceinte carrée flanquée de tourelles d' angles à poivrières, dans la haute citadelle massive qui défiait le palais de justice et le Louvre. C' était là qu' un an plus tôt, le roi avait dû se réfugier pour fuir l' émeute.

A la fin de l' après-midi, le grand maître dut réciter Complies avec ses frères dans la chapelle, et, après avoir dîné d' une légère collation, il se retira, la nuit tombée, dans ses appartements, au moment où, dans toutes les villes et bourgades du royaume, les officiers qui représentaient le pouvoir central ouvraient une lettre portant les sceaux du roi.
Toutes ces lettres avaient quitté Paris un mois plus tôt. Elles devaient être décachetées toutes en même temps, dans la nuit du 12 au 13 octobre 1307.

Ceux qui les lurent sentirent un frisson les parcourir. Ils rassemblèrent aussitôt les baillis, les sénéchaux et des forces de police suffisantes pour qu' on ne pût leur opposer de résistance, et, vers trois heures du matin, marchèrent vers les commanderies du Temple.
Les gens du roi avancèrent en silence, frappèrent timidement aux portes au nom du roi, sous prétexte d' une inspection des décimes du clergé, et, dès que les lourds vantaux s' ouvrirent en grinçant, se précipitèrent.
A la lueur des torches, ils envahirent alors les chambres et les dortoirs, et se saisirent des chevaliers et de leurs domestiques, réveillés en sursaut et désarmés.

A Paris, ce fut le garde des sceaux en personne, Guillaume de Nogaret, qui prit la tête de l' expédition contre la maison où le grand-maître rêvait de réconciliation. Avec les cent quarante Templiers de sa compagnie, et en même temps que tous les Templiers de France, on emmena Jacques de Molay dans les prisons d' Etat où, en exécution des ordres de Philippe le Bel, ils devaient être interrogés un par un par les commissaires de l' Inquisition et confesser leurs fautes, au besoin par la torture.
Quand le jour se leva, on convoqua les Bourgeois à son de trompe pour leur donner connaissance d' un étrange mémoire que les prêtres lurent en chaire le lendemain dimanche, où le roi donnait les raisons de son coup de force.
Philippe le Bel s' était déjà installé dans la citadelle où le lit du grand-maître était encore chaud. Il prit possession du trésor, fit déterrer les ossements du constructeur de la tour et ordonna qu' ils fussent jetés au vent.

Quel était donc cet Ordre terrible que la raison d' Etat venait de détruire ? Quelle aventure faisait-il courir au royaume pour que Philippe le Bel dût en écarter le danger par des mesures aussi rudes ?
L' histoire s' y est beaucoup intéressée. Des montagnes de papier imprimé ont été élevées sur les dossiers d' un procès dont les juges et les témoins ont été presque tous convaincus de lâcheté, dont la partie civile était un faussaire et le personnage le plus haut, la créature du pouvoir temporel.
Ne parlons pas des moyens dont on se servit pour obtenir les fameux aveux spontanés : leur formule mise au goût du jour nous a définitivement donné la haine de la torture et des bourreaux. Non, aujourd'hui' hui, la cause des Templiers est entendue comme celle de tous les martyrs.

S' il y a eu parmi eux des parjures, c' est qu' ils étaient des hommes, et si leur dernier grand-maître, le pauvre Jacques de Molay, surpris par les polices de Philippe le Bel au moment même où il rêvait des bontés royales, nous déçoit par sa faiblesse, rendons-lui tout de même cette justice que sur le point de choisir entre le déshonneur et le bûcher, il retrouva tout à coup la grandeur et l' inflexible puissance de l' esprit.
Après tout, ce qui nous intéresse, avant même leur chute, c' est l' aventure que les Templiers ont menée pendant deux siècles sur la terre et dans les âmes, c' est le type audacieux de moines chevaliers qu' ils ont dressé sur le monde brutal et cruel d' alors.

Quand nous les imaginons, tête nue, tondus et barbus, leurs manteaux blancs à croix rouge flottant sur leurs épaules comme des ailes d' anges, sautillant, sur leurs petits chevaux arabes, de combat en combat et mourant les uns après les autres une épée plantée dans le cœur, leur souvenir nous laisse un peu rêveurs parce que nous savons que leur mission n' avait qu' un but dont tout intérêt humain était banni leur salut éternel et l' honneur de la chrétienté.

Naissance de l'ordre

Bien entendu, à l' origine du Temple, il y a les croisades. C' est-à-dire à la fin du XIe siècle la parade de la chrétienté contre l' envahissement musulman.
L' audace d' un grand pape, Urbain II, soutenu par quelques hommes de foi, ressemble, en effet, à une décision stratégique. Deux grandes puissances de force égale s' enflent, l' une d' elles empiète peu à peu sur l' autre, tend des bras menaçants qui  dessinent déjà le signe religieux de la foi adverse, le croissant.
Et l' autre comprend soudain que son Sa­lut n' est pas dans la défensive, niais dans le mouvement, et réplique en portant la guerre au cœur du territoire ennemi. Elle lève une armée de six cent mille hommes (chiffre astronomique pour l' époque, mais qui montre bien qu' il s' agit là d' un mouvement profond).
Cette armée, d' ailleurs, n' est pas constituée par ce que nous appellerions aujourd'hui des spécialistes ou des hommes de métier. Les chevaliers, les troupes à la sol­de des princes n' en sont que l' ossature c' est une lourde masse d' hommes et même de femmes du peuple, ignorant tout de l' art de la guerre, et qui ne savent pas que Jérusalem est à plus de 3 000 km par route maritime des bases méridionales de la France, à 4 000 par la Hongrie, le Danube, le Bosphore, Constantinople et l' Asie Mineure.

C' est une armée qui demande si chaque ville dont elle aperçoit les remparts n' est pas Jérusalem, et qui va fondre peu à peu sous l' épreuve de la fatigue, des épidémies, des combats et des trahisons.
Mais c ' est la flamme qui brûle en elle qui porte, trois ans plus tard, ses quelques milliers de survivants jusque sous les murs de la véritable Jérusalem, devant laquelle ils tombent à genoux en versant des larmes.
Comme mon propos n ' est pas de parler de l' origine des croisades, je ne m' étendrai pas davantage. Il fallait bien pourtant commencer par là, puisque l' Ordre du Temple naît en 1118 à Jérusalem du désir d' un pieux chevalier champenois, Hugues de Payns, d' apporter aide et protection aux pèlerins qui affluaient de toute l' Europe vers le tombeau du Christ.
Car la Ire Croisade ne leur avait pas ouvert un chemin de facilité. Ils étaient souvent attaqués par les Turcs, détroussés, rançonnés, emmenés en esclavage ou tués.

Et les croisés, qui s' étaient établis dans le pays, séduits par sa lumière, les mansuétudes du ciel méditerranéen  (et peut-être aussi les beaux yeux noirs des Syriennes, des Arméniennes et des Sarrasines) avaient constitué dans le même royaume franc d' Orient, des colonies qu' il fallait protéger. A ce sujet, la chronique du chapelain de Baudouin I, que Manon Merville recueille dans le livre le plus riche et le plus savant qu' on ait écrit sur l' Ordre du Temple, cette chronique est bien édifiante.
Nous y apprenons que les croisés n' ont nullement envie de retrouver les brumes et les glaces de l' Europe en perdant ce qu' ils ont acquis en Orient : leurs mai­sons, leurs serviteurs et... leurs nouvelles épouses, et que des familles entières sont installées en terre infidèle et parlent la langue des peuples soumis.

Mais, enfin, il leur manquait une protection armée, car les troupes du royaume franc ne suffisaient pas et c' est dans ce dessein que Hugues de Payns leva une petite bande d' hommes comme lui (ils ne furent que neuf au début), dont nous ne connaissons pas tous les noms, qui s' enrôlèrent sous le titre de pauvres Chevaliers du Christ.
C' est à leur sujet que se réunit en 1128 le concile de Troyes, où les « pauvres Chevaliers du Christ » reçurent de saint Bernard, leurs lettres de chevalerie, en présence du légat du pape, de deux archevêques, et de dix évêques.
Car ils étaient maintenant reconnus et soutenus par les pouvoirs établis ; ils en recevaient aumônes et bénéfices ; le nouveau roi de Jérusalem, Baudouin II, les logeait dans son palais, prés du Temple de Salomon, d' où leur nouveau nom. Leurs lettres de chevalerie donc, mais aussi leur régie, car ils s' engageaient par des voeux à observer la pauvreté, l' obéissance et la chasteté, comme des moines. De chasteté aussi

« C' est chose dangereuse pour toute reli­gion que de contempler visage de femme. C' est pourquoi nul d' entre vous n' osera donner de baiser à une femme, qu' elle soit votre mère, votre soeur ou votre tante. La chevalerie de Jésus-Christ doit fuir les femmes, afin qu' ils puissent demeurer toujours en pureté devant la face de Dieu. »
Il fallait donc que les devoirs fussent déjà délimités et codifiés, reçussent une sorte d' intronisation officielle de l' autorité religieuse, et voilà le document majeur, le monument brut où l' aventure va pouvoir s' inscrire à l' aise. Que la règle française, tirée du document latin, date de 1128 ou de 1139 ou 1140 comme on en discute, pour nous, cela n' a pas grande importance.
Les Templiers sont divisés en frères chevaliers, entrés dans l' Ordre pour la vie, et en écuyers et sergents, qui ne servent qu' à terme. Je ne parlerai pas des articles qui ont trait aux devoirs religieux des frères, aux prières pour les morts, aux repas en commun, à la nourriture et au jeune, aux vêtements (ce ne fut que vers 1150 que les Templiers mirent la croix rouge sur les habits blancs, en symbole d' innocence et de martyre), je ne citerai pas ceux qui concernent la tenue, la discipline, ou les chevaux.

Je ne citerai que la page qui me paraît la plus belle parce qu' elle contient déjà tout l' Ordre, le renoncement qu' il exige et la grandeur qu' il donne en échange, le jour ou les chevaliers qui désirent être reçus voient s' entrouvrir devant eux les portes du Temple
« Vous renoncerez, leur dit le maître, ci vos propres volontés et à servir le roi, pour le salut de vos armes et pour prier selon l' établissement des règles et l' usage des maîtres reconnus de la sainte cité de Jérusalem. En échange, Dieu sera vôtre, si vous promettez de mépriser le monde décevant pour l' amour éternel de Dieu et de mépriser les tourments de vos cœurs. Repus de la chair de Dieu, saouls des commandements de Notre Seigneur, nous ne craindrons pas d' aller à la bataille, puisque c' est d'aller vers la couronne. »
Certes, il y avait déjà beaucoup de communautés qui suçaient le lait aux mamelles de la chrétienté. Pour qu' on fît une place de choix à l' Ordre du Temple, il fallait que l' Ordre répondit à une nécessité du temps. La Ire Croisade avait coûté trop de sang et d' argent pour que le bénéfice pût en être perdu. Soutenir les Templiers, moines, mais aussi soldats, c' était, soutenir l' effort de la chrétienté en Terre Sainte, en un moment d' enthousiasme religieux et c' est ce qui explique l' extraordinaire développement de l' Ordre après le concile de Troyes.

Sur le conseil du pape d ' accueillir partout avec chaleur les envoyés du Temple, c' est à Toulouse qu' après la visite d' un Templier en mission, les dons en argent, en nature, et même les vocations affluèrent vers le Temple.
La reine du Portugal, lui offrit le château et les titres de Soure, qui fermait la marche sud de son royaume. Les seigneurs espagnols lui léguèrent leurs chevaux, leurs armures, leurs épées et jusqu' à leurs fiefs, quand ils ne partaient pas pour la Terre Sainte se mettre à la disposition du grand-maître et servir sous les plis du gonfanon noir et blanc. Des ordres mineurs fondés en Castille et en Aragon pour un but semblable, et richement dotés, fondaient, comme des rivières dans un fleuve, dans le nouvel Ordre dont l' étoile brillait en Europe d' un éclat plus vif qu' en Palestine.

  Une puissance épanouie.

Des villes, des provinces, des royaumes entiers glissaient vers lui. On pourrait presque dire que le Temple s' installa au Portugal et en Espagne avant même d' être en Orient. C' est que l' Espagne et le Portugal étaient la première  défense européenne contre l' Islam et il convenait d' y être fort. C' est qu' il y avait, dans ce pays, à faire face aux incursions des Sarrasins.
Huit ans après le concile de Troyes, l' Ordre était déjà connu dans toute l' Europe ; il y avait des possessions, des amis, des admirateurs fanatiques. Quatre ans plus tard, l' Ordre du Temple avait presque tout conquis, et il était admirablement administré. Le pape lui confirmait sa mission de « combattre les ennemis de la Croix », et pour l' en récompenser, plaçait sous la tutelle pontificale toutes ses maisons et tous ses biens qu' il exemptait de dîmes. Par surcroît, il autorisait les Templiers à en percevoir, comme il les autorisait à construire des chapelles dans les commanderies.
En 1140, donc, voici le Temple en possession de six cents maisons en Europe et jusqu' en Angleterre.
La rapidité de cet épanouissement peut nous étonner. Mais aussi nous voyons s' élever en même temps qu' elle les forces de la jalousie celle le clergé, dépossédé d' une partie de ses droits, de son prestige et de ses aumônes. Celle de la royauté, qui ne considère pas sans inquiétude cette armée de la foi implanter ses bases en France, y asseoir un pouvoir qui pourra un jour braver le sien, et exciter le pays vers ces combats lointains qui vont l' épuiser, quand il y a encore tant de danger en Europe.
A peine né, l' Ordre du Temple gêne les deux puissances du temps ; l' église locale et le pouvoir temporel. Il tarde aux évêques et au roi de voir le Temple s' employer en Orient et, au besoin, s' y user.
De ce qui se passait au d épart des princes de la 2è Croisade, que les désastres ont chassés de Terre Sainte, nous avons quelque lumière par un certain maître, Jean de Wirtzburg.
Jean de Wirtzburg décrit Jérusalem, semblable à toutes les bourgades méditerranéennes, avec leurs marchands, leurs rues étroites et grouillantes, leurs immon­dices et leur ciel éclatant ; la multitude de couvents, d' églises et de monastères, enfin, le Temple :

  « Le Temple était une ville dans la ville, une forteresse clans la forteresse... Dans ce palais, on voit une écurie d' une capacité si grande qu' elle peut loger plus de deux mille chevaux ou mille cinq cents chameaux. Les chevaliers du Temple ont beaucoup de bâtiments attenant au palais, larges et amples. Avec une nouvelle et magnifique église qui n' était pas terminée quand je la visitai. »

Jean de Wirtzburg s' arrête au réfectoire voûté, dont les murs sont hérissés d' armes; il y raconte un repas, on voit avec lui les chiens couchés sous les tables, les pauvres qui attendent les restes, les invités mêlés aux chevaliers ; il décrit les dortoirs, les cellules pauvrement meublées, la chapelle, le magasin d' armes, l' intendance, les cuisines, les silos de blé et de fourrage, les citernes pour les bains et les abreuvoirs, les bergeries, les haras, la forge, la cordonnerie.
A la maison mère de Jérusalem vivaient trois cents chevaliers et un nombre indéterminé de sergents et d' écuyers, les uns vêtus de blanc, ou de noir, les autres de bure, et aussi des troupes indigènes encadrées de Templiers.
Et voici comment les d écrit saint Bernard : «  Sans aucune superfluité et sans aucun orgueil, sans fourrure ni peaux de bête, portant pendant l' été une chemise de toile, prenant leurs repas en silence, n' ayant jamais de volonté personnelle.

« Ils vont et viennent sur un signe de leur commandeur ils portent les vêtements qu' il leur donne, ne recherchent ni d' autres habits ni d' autre nourriture. Ils se méfient de tout excès, ils vivent tous ensemble, sans femmes ni enfants, et demeurent sous le même toit, sans rien qui leur soit propre. On ne trouve en leur compagnie ni paresseux ni flâneurs lorsqu' ils ne sont pas de service, ils réparent leurs vêtements ou leurs harnais déchirés.
« Nul n' est inférieur parmi eux ils honorent le meilleur, et non celui qui a les plus hauts titres de noblesse. Les paroles insolentes, les actes vains, les rires immodérés, les plaintes et les murmures ne restent pas impunis. Ils se coupent les cheveux ras, sachant que c' est une honte pour un homme que de soigner sa chevelure. On ne les voit jamais peignés, rarement lavés, la barbe hirsute, puants de poussière, maculés par leurs harnais et par lu chaleur... »

C' est là un portrait assurément flatté des gens du Temple. Jacques de Vitry, évêque d' Acre en 1216, a d' eux une idée plus juste. Il vit avec eux, il les a vus combattre, et a une grande estime de leur courage et de leur force.
Il s' adresse souvent à eux, du haut de sa chaire, et avec toute l' autorité paternelle que lui vaut son titre. « Vous êtes chevaliers en bataille, et comme les moines en votre maison », leur dit-il dans une homélie. Parce qu' il les connaît, il les met un garde contre l' orgueil, la colère, la jalousie, le désœuvrement, l' avarice et la luxure.
Il les supplie, probablement en pensant à ce qui les oppose sans cesse à leurs rivaux, les chevaliers de l' Ordre de l' Hôpital, de n' être pas comme deux coqs dans la même basse-cour, qui se battent sans autre raison qu' ils ne peuvent pas se voir ou bien encore de ne pas s' attribuer les pouvoirs spirituels qu' ils n' ont pas, ou bien encore de se garder de la tentation d' accueillir trop largement ceux qui ne sont pas de la chrétienté. Il les engage à ne pas se trop mortifier, afin de supporter la peine des combats.

Ces hommes sont d' une nature puissante, souvent terrible ; on les mate difficilement, même chez eux, et c' est pourquoi les puni­tions sont dures. Ils ne sont pas venus en Terre Sainte pour mener une vie contemplative, mais pour faire la guerre, c' est-à-dire donner des coups d' épée, chevaucher, accomplir des choses rudes. « Nous sommes venus, et nous avons tenu à force d' armes. Ils ont le sang chaud. Ils se querellent souvent, ils se battent pour un rien, et comme ils ont toujours des armes sur eux, ce n' est pas sans raison qu' on menace de punitions si lourdes ceux qui en viennent aux mains entre frères.
Bien sûr, il y a parmi eux beaucoup de brutes et de gredins. Jurer comme un Templier, boire comme un Templier sont passés dans le langage courant du siècle ;  car le Temple recrute beaucoup parmi les chevaliers excommuniés, mais enfin, lorsqu'' ils entrent dans l' Ordre, ils jurent obéissance à sa règle, et cette règle est dure.
Dans la nuit, on se lève pour réciter Matines, puis on va inspecter les bêtes et les équipements. On peut se recoucher, jusqu' à ce que la cloche vous appelle pour Prime. On entend alors la messe, puis on travaille jusqu' à midi, qui est le premier repas du jour.

L' après-midi, on récite encore None et Vêpres, et la cloche sonne une dernière fois pour Complies. Les Templiers prennent une collation, ils reçoivent les ordres pour le lendemain et récitent les heures. Puis chacun passe encore l' inspection des bêtes et des équipements et va se coucher en priant, dans le grand silence monacal.
Ces hommes qui quittent la chapelle pour s' occuper de leurs chevaux, réparer leurs armes ou sauter en selle, nous pouvons imaginer que ce ne sont pas des enfants de chœur. Ils frappent et tuent au nom du Christ, mais ils sont tués aussi et quelquefois comme des martyrs.
Leurs statuts conventuels, loin de les pousser à la brutalité (ils le sont assez comme cela) s' efforcent au contraire de leur inculquer la douceur des rapports entre frères, l' élégance du maintien et des discours, l' aménité des formules de subordination, la courtoisie, la bienséance. Nous sommes loin du guerrier hirsute et puant que saint Bernard imagine.
A tout moment, sous la plume du rédacteur des documents que Mlle Melville appelle les Egards, l' expression « bellement et en paix » revient pour marquer l' allure, et les propos de ceux qui ne s' appellent que « beaux seigneurs frères ».
Que font ces hommes pour qui l' Europe presque entière mendie, à qui elle offre châteaux et biens de toute sorte? Eh bien! Ils font la guerre.

Pour l' instant, ils suivent le sort incertain du petit royaume franc, évasé au nord, pointu au sud, que les croisades ont établi en bordure de la côte de Palestine et sur la route duquel ils ont laissé des garnisons dont les chefs ont pris le titre de comtes d' Edesse (au nord) d' Antioche, de Tripoli, ou de Tibériade, flanqués de barons jaloux, d' évêques ou d' archevêques méfiants et autoritaires.
Jérusalem a déjà eu trois rois, puisque Godefroy de Bouillon ne s' était contenté que du titre d' « Avoué du Saint-Sépulcre », une régente, Mélisende, à demi Arménienne, sensuelle et frivole, il va en avoir un quatrième, car Baudouin III meurt en 1162, et son frère Amaury lui succède.

Les Turcs guettent le royaume de tous les côtés. Au premier signe de faiblesse, ils foncent sur ses garnisons et des appels au secours s' en vont vers la France. Pour arriver jusqu' au pape ou jusqu' au roi, il faut du temps. Il en faut plus encore pour lever une croisade. En Palestine, il faut tenir.
Heureusement, les situations se nouent et se dénouent sans que les armes soient toujours le suprême argument. Les Français ne sont pas très puissants, mais les haines qui séparent les princes musulmans jouent souvent en leur faveur.
Le Temple ne constitue d' ailleurs pas pour les rois de Jérusalem une milice toute dévouée à leurs ordres. C' est que le Temple, puissance temporelle, mais aussi puissance spirituelle, reste résolument à l' écart.
Il aime l' indépendance. Sa mission, les égards dont il est l' objet, n' en font pas un sujet docile il ne travaille pas à la politique des rois, c' est lui qui pèse sur les rois pour les conduire à la propre politique du prestige chrétien en terre d' Islam ; Il tient les évêques en respect, plaçant au-dessus de leurs têtes l' obédience directe à la papauté.

Ce ne sont certes pas des hommes faciles que les chevaliers du Temple. C' est cette indépendance farouche qui attire vers le Temple tant de têtes brûlées, tant de caractères taillés à coup de hache, mal faits pour s' entendre avec leurs contemporains et que Dieu seul a le pouvoir de mater.
Il leur faut la bataille, comme un pain quotidien, aussi nécessaire que la prière. Quand ils ne se battent pas contre l' infi­dèle, ils se battent pour des questions d' humeur contre les ordres rivaux ; cet Ordre de l' Hôpital ou cet Ordre des Chevaliers Teutoniques, qui se jalousent et se détestent.

A l' égard du pouvoir local, ils sont volontiers frondeurs, et prêts à contrecarrer tous les desseins qui leur paraissent ne pas servir leur gloire. Ils ne se considèrent pas comme engagés par une parole qui n' est pas du Temple. Ils égorgent les émissaires musulmans qui viennent traiter avec les rois.
Déjà ils soulèvent autour d' eux tant de rancœur et tant d' opposition que le quatrième roi de Jérusalem pense sérieusement à les détruire lorsqu' il meurt.

Royaumes...

A ce moment-là, le Temple est un royaume dans l' Europe. Ses provinces d' Orient ne sont que ses territoires les plus petits. Il est solidement installé en Angleterre, en Ecosse et en Irlande, dans les Flandres, en Provence, en Auvergne, en Pouille, en Sicile, en Hongrie, au Portugal, en Catalogne, en Aragon.
Mais partout on travaille pour le combat contre les Maures. Entre les côtes de Provence, d' Espagne, de Sicile et de Palestine, on traque les Sarrasins et les pirates, on hérisse l' Europe de ces châteaux dont les hautes cimes nous rappellent encore l' état de défense de la chrétienté.

La Règle ne suffit plus. A l' armée du Temple, il faut maintenant des statuts hiérarchiques qui fixent les devoirs et les droits de chacun, le rôle de chaque dignitaire de l' Ordre et de chaque commandeur, les montures et les ordonnances des chefs, les armes, la batterie de cuisine, les outils, les bains, les médecines et les vêtements, les bêtes de somme des chapelains, les attributions des gonfanoniers, la garde de la vraie Croix, comme le détail du paquetage des troupes indigènes, la façon de s' équiper, de chevaucher et de combattre, les sommes que les maîtres peuvent prêter de leur propre autorité comme celles qu' il leur est permis d' accepter, et jusqu' à la façon de prendre les repas, de lever le camp ou de bâtir, tout ce qui fait partie de la vie d' un grand corps spirituel et charnel tourné à la fois vers le salut des âmes et le but suprême de l' Ordre, sa fin, que rappelle la devise gravée dans toutes les demeures du Temple, mais aussi le gon­fanon Baussant, qui est leur étendard.

Sur ce terme de Baussant dont l' orthographe est variée on a longtemps discuté à l' infini, allant jusqu' à se demander s' il ne voulait pas dire « beauséant ». Ce dont nous sommes sûrs maintenant, avec Mlle Melville, c' est qu' il signifie simplement de deux couleurs, comme on dit d' un cheval noir et blanc, qu' il est pie.
Baussant était aussi noir et blanc (d' argent au chef dd sable), pour montrer aux Templiers qu' ils devaient être francs et bienveillants pour leurs amis, noirs et terribles pour leurs ennemis. Si bien que Baussant devient le cri de ralliement, le symbole de l' Ordre tout entier, quelque chose comme la flamme noire d' un corsaire, et qui serait la marque de l' aventure et de la mort si le blanc n' y mettait sa pureté, et la croix sa mystique.
Donc, le roi de Jérusalem, Amaury I, meurt au moment où, excédé par l' indépendance du Temple, il songe à le détruire. Les divisions du royaume franc sont telles qu' un siècle après l' arrivée des premiers croisés, Jérusalem tombe, avec toutes les citadelles de la côte, incapables de résister à l' invasion des Sarrasins.
Du royaume chrétien en Orient il restait, Tyr, Tripoli, Antioche, et deux châteaux, Tortose aux Templiers, Margat aux Hospitaliers.

Le Temple est si mal en point que la maîtrise reste sans titulaire pendant un an et demi. Il doit essuyer beaucoup de sang et beaucoup d' humiliations, mais ses malheurs finissent tout de même par émouvoir l' Europe.
Ses malheurs et aussi son courage dans l' épreuve. Car enfin, les hommes qui ont échappé à une telle défaite ont encore l' audace d' assiéger Acre, peut-être parce que c' était une base maritime d' où ils pouvaient attendre du secours.
Une nouvelle croisade arrive deux ans plus tard avec deux rois peu disposés à s' entendre et le montrant bien à propos de tout. Le roi de France, Philippe Auguste et le roi d' Angleterre, Richard Cœur de Lion. Mais enfin, assiégé depuis deux ans, Acre capitule, et cette victoire rend au Temple l' honneur chancelant.
Pendant six mois, la 3è Croisade descend le rivage ; elle atteint péniblement Jaffa, harcelée par les Turcs, hésite tout l' automne pendant que les Templiers la protègent et la ravitaillent, semble se décider en janvier pour attaquer Jérusalem, et, après de nombreux atermoiements, y renonce.
C' est alors que le sultan Saladin propose une trêve de trois ans en autorisant les pèlerinages des Lieux Saints, tandis que Richard quitte l' Orient déguisé en Templier à bord d' une galère de l' Ordre.
Toute la côte est reconquise, et l' Europe recommence à se détourner des affaires de Terre Sainte. Les mêmes discussions se rouvrent, avec une nouvelle série de rois de Jérusalem sans Jérusalem.
Le Temple dispute moins ses châteaux aux Sarrasins qu' à la convoitise des barons et des patriarches, et sollicite chaque fois l' intervention du pape, sous la menace de quitter la Terre Sainte.
Dans une paix relative, les Templiers construisent, sans l' aide de personne, d' autres châteaux forteresses, flanqués de tours massives, capables avec leur garnison de deux mille hommes de tenir pendant des mois et de diviser les flots des envahisseurs, entourés de fossés qui huit siècles plus tard font encore notre admiration, et, chaque fois que c' est possible, ouverts sur la mer pour recevoir et protéger une flotte de secours, ou possédant une enceinte où l' on cultivait la vigne, le blé, les arbres fruitiers et où paissaient tes troupeaux.
Le royaume de Jérusalem est à la merci d' un nouveau coup de main des Turcs. Les papes le savent bien, et s' efforcent dès te retour de Philippe Auguste, de lever une 4è Croisade. Il en part bien une en 1204, mais elle s' arrête à Constantinople.
En 1216, on en prépare une nouvelle. Le pape a de grandes ambitions convaincre l' empereur d' Allemagne d' y aller, donner à la chrétienté toujours en guerre le renfort du bloc germanique difficile à rallier, et, qui sait ? refaire au profit de Rome l' unité spirituelle de l' empire de Charlemagne.
Mais l' empereur ne cède que dix ans plus tard, alors que ses fourriers, le roi de Hongrie et le duc d' Autriche, auront été se fourvoyer en Egypte. Il est d' ailleurs excommunié pour avoir marqué si peu d' empressement, et il s' en console en se couronnant roi de Jérusalem et en portant en Terre Sainte la plus effroyable confusion.
Quand il rentre chez lui, poursuivi par les malédictions de tous, l' Europe a d' autres soucis. Les Mongols déferlent en Prusse et en Hongrie. En fuite devant eux, les Tartares en route vers l' Egypte atteignent le Jourdain et Jérusalem dont ils massacrent la population et saccagent les églises.
Enfin réconciliés, les Templiers, les Hospitaliers et les Barons leur livrent une terrible bataille à Gaza, où le grand-maître du Temple est tué. « Vingt-six frères de Saint-Jean et trente-six Templiers seulement revinrent du champ de bataille. » Le royaume chrétien de Jérusalem n' est plus que ruines.
De la 7è Croisade de Saint Louis qui est la plus connue parce que Joinville nous en laissa la chronique, on sait par quel désastre elle se termina.